Lydie Marchi - Cédric Mnich, qui es-tu ?
Cédric Mnich - Je ne pense pas être un artiste. En tout cas pas un artiste professionnel ou dédié corps et âme à son art. Je ne suis pas non plus un artiste maudit. Non. Par contre je travaille dans le domaine des marchés financiers. Et en ce moment, c'est un métier plutôt maudit :-) Non, je vous arrête tout de suite, je ne suis pas non plus un de ces traders dont on entend parler. Je suis un homme pas si pressé que ça. Je ne fais pas d'affaires bien qu'il y en ait qui puissent payer. Je suis un homme de marketing et de communication événementielle pour une grande banque d'investissement.
Plus simplement, je suis un homme de 37 ans, marié et père de deux enfants, menant une vie assez tranquille. Je suis quelqu'un de curieux dans la vie et qui aime toucher à tout et découvrir plein de nouvelles expériences, qu’elles soient humaines, professionnelles ou artistiques.
J’aimerais aussi laisser une trace, aussi infime soit-elle car pour moi, Créer c'est Vivre et Exister.
LM - Définis-moi ton travail artistique en quelques mots.
CM - Mon travail artistique consiste en une réflexion sur l'esthétique qu'il peut y avoir dans le domaine des marchés financiers. J'essaie tout du moins de lui donner une esthétique car au départ, force est de reconnaître que c'est loin d'être évident. Mais si l'on y regarde d'un peu plus près... Prenons les billets de monnaie, afin d'être rendus le plus infalsifiables possibles, ils sont d'une extrême finesse dans le dessin et truffés d'astuces graphiques. Ce sont souvent de véritables oeuvres d'art à part entière alliant graphisme et nouvelles technologies. Mon art a commencé par la création de billets pour mon plaisir, puis a progressivement évolué vers d'autres supports ou inspirations.
Aujourd'hui tout mon travail artistique réside dans la création d'oeuvres s'inscrivant dans un mouvement de type Money Art/Finance Art voire Trade Art (inspiré du trading). J'explore cette voie au gré de mes idées, de mes inspirations et des médias. La crise financière de 2009 a considérablement orienté ma création vers des oeuvres plus critiques du monde qui nous entoure mais à l'origine c'était loin d'être mon propos. Au contraire, je n'étais pas loin d'une forme d'apologie, ou du moins l'expression d'une certaine fascination, faisant un art destiné avant tout aux passionnés de la Finance ou aux traders.
J'utilise plusieurs techniques et n'en ai pas de particulièrement attitrée. J'ai commencé par la peinture à l'huile puis rapidement évolué vers d'autres médiums moins exigeants tant en temps qu'en talent et en technique. Je pratique donc le collage, le bricolage (bois, métal, structure 3D) et l'art digital (Photoshop, Illustrator). Je ne m'interdis aucune technique, bien que pour l'instant la performance ou l'art vidéo ne m'attirent guère. C'est toi Lydie qui m'a poussé à faire cette performance le 25 octobre. D'un naturel réservé et timide ça n'était pas gagné ! Cela a sûrement ouvert mes chakras et des perspectives nouvelles s'ouvrent à moi !
LM - Comment t’es venu l’idée de travailler sur le monde de la Bourse alors que tu travailles pour un établissement financier toute la journée ? Ca te manquait le soir en rentrant chez toi ?
CM- Je travaille dans le domaine bancaire et financier depuis 2001. La bourse est une passion depuis 2000. Je ne suis pas trader professionnellement mais je suis un boursicoteur.
L'essentiel de mon travail artistique se fait le soir et le week-end, car la journée, je bosse. Auparavant, la bourse, une passion dévorante, occupait mes soirées (en plus de la journée professionnellement) car je pratiquais l'analyse technique et graphique des cours de bourse (une technique permettant d'échafauder des stratégies de trading afin d'identifier les configurations de marché susceptibles de rapporter de l'argent). J'ai animé pendant environ 5 ans un site personnel dédié à la bourse, sur lequel je publiais mes analyses, gratuitement, pour les autres passionnés comme moi. Mais j'ai fini par me lasser et avouons-le, les résultats (financiers) étant très loin d'être au RDV par rapport au temps investi, m'ont amené à prendre quelques distances par rapport à cette activité gourmande en temps et en énergie. Non pas que l'analyse technique soit inefficace mais parce que le trading est une lutte contre soi-même et non contre le marché. La psychologie et la discipline sont les principales qualités requises pour réussir dans ce domaine. Aussi bonne soit l'analyse, sans maîtrise de ses émotions, le trading vire vite à l'échec.
Etant quelqu'un qui a toujours besoin de s'occuper et stimuler son esprit, une discussion avec la collègue de travail partageant mon bureau m'a donné envie de relever un nouveau défi en 2007 : Celle-ci s'étant mise à la peinture à l'huile, et connaissant mes quelques talents en dessin, m'a incité à m'y remettre. J'ai donc ressorti un vieux projet de peinture (à thématique heroic fantasy) et l'ai mené à bien à la peinture à l'huile. Satisfait du résultat final et décomplexé, j'ai immédiatement enchaîné sur un autre projet plus ambitieux : un portrait de Michael Douglas en Clair Obscur tiré du film Wall Street. Et c'est à ce moment que l'Art et les marchés financiers se sont rencontrés. Tout le déroulement du process de peinture a été décrit sur un blog créé pour l'occasion. Jusqu'au jour où je me suis aperçu que le film "wall street" et Gordon Gekko (le personnage du film), même 20 après, étaient décidément des mots clés très recherchés sur internet, et avait de nombreux fans. La toile a finalement été vendue à un prix défiant toutes mes attentes à un jeune professionnel de marchés Norvégien pour décorer son appartement Londonien... J'ai ensuite enchaîné sur la création des Greed dollars édités à 500 ex chez un imprimeur avec un procédé d'impression original (filigrane chimique). Puis m'est venue l'idée de reprendre sous forme artistique mes bons vieux graphiques de bourse. Après tout, le nombre d'or lui-même et les ratios de Fibonacci sont très présents dans ces graphiques... Puis la crise aidant et ma culture artistique s'enrichissant au fur et à mesure, j'ai intégré des techniques ou styles graphiques sous forme de clins d'oeil et hommages, ou d'inspirations déclarées dans mes créations (Warhol, Klein, Rothko puis Shepard Fairey...).
LM - On va rentrer dans le vif du sujet ... Activiste ou pas ? Parce que tu sais très bien que ton travail artistique peut être considéré comme étant activiste ...
CM - Soyons clair tout de suite. NON. définitivement non. Mon art financier a d'abord une vocation esthétique. Il s'est fait l'écho d'une activité boursière liée à la spéculation et à la fascination qu'exerce la bourse en général. Avec la crise, je me suis emparé de certaines icônes modernes qui, de par leurs excès, ont fasciné le monde entier : Jérôme Kerviel ou Bernard Madoff. Ce sont les escrocs modernes qui ont brassé des milliards et perdu des milliards. Encore aujourd'hui Kerviel est considéré comme un quasi-héros par certains, ou même comme un Robin des Bois ! N'oublions pas que Kerviel était pourtant bien dans le moule du financier : son objectif était de faire gagner un maximum d'argent à sa banque et indirectement, à lui-même (via le fameux BONUS). Madoff fascine différemment car lui a escroqué le monde entier pendant plus d'une décennie avec une technique simple comme bonjour...
L'utilisation de ces icônes est finalement dangereuse pour mon Art car la frontière entre critique/dénonciation et activisme est ténue. Je ne dénonce pas les marchés financiers, qui, qu'on le veuille ou non, ont un rôle à jouer dans l'économie mondiale, que ce soit pour financer la création et le développement des entreprises, aider les sociétés à couvrir leurs risques contre les variations de change ou des cours de matières premières... Mais la partie la plus récente de mon art dénonce les EXCES des marchés financiers. L'argent devenu fou. La cupidité à outrance. L'enrichissement de quelques uns, sans vergogne, au détriment de tous les autres. Et la mutualisation des pertes (l'argent public au secours des banques) alors qu'il y a toujours eu privatisation des gains.
Mon art financier, dans sa globalité, se veut davantage le reflet de notre époque et cherche à amener les gens à prendre conscience de la fascination qu'a le public pour ce milieu à la fois haï et envié. Comme en 1987 à l'époque du Krach et du film Wall Street, de nouvelles vocations naissent : beaucoup de jeunes veulent devenir traders... Car l'argent semble facile. Et les montants en jeu sont colossaux. Passée cette crise, mon art financier se réorientera tout naturellement vers le Money Art, qui est également ludique, et vers l'Art Contemporain, au travers de mes peintures abstraites (les séries TradeArt numérotées).
LM - Il y a une véritable dualité dans ce que tu dis de tes deux jobs ... N’est-ce pas un peu dangereux ?
CM - Oui il y a dualité. Un genre de Dr Jekyl et Mr Hyde de la Finance et de l’Art. Le jour je travaille pour les marchés financiers, parfois dans des lieux prestigieux et pour des clients gérant des sommes considérables. Le soir, je m'adonne à ma création, intégrant l'actualité du monde des affaires dans mon Art. Est-ce dangereux ? Pour qui et pour quoi ? Mon emploi ? Que peut-on me reprocher ? Je n'attaque pas mon employeur. Je n'attaque pas non plus les autres banques. Je ne fais que refléter l'actualité au travers d'une représentation graphique de ses acteurs financiers. Est-ce dangereux et condamnable ? Je ne le crois pas. On peut être un matelot dans un bateau qui tangue dans la tempête sans absolument vouloir se jeter par dessus bord simplement parce que l'on est pas d'accord avec les décisions prises par le capitaine (qui a parfois déjà pris la chaloupe au premier grain, d’ailleurs :-). D'aucuns diront que je me freine et que je ne vais donc pas au bout de ma démarche. à ceci je répondrais que ma démarche n'est pas de critiquer ou de dénoncer. Je le répète, je ne fais qu'observer, témoigner et donner matière à réflexion. Mais ça n’empêche pas de conserver un œil critique.
LM- Parlons des récupérations politiques ... Tu les bottes en touche direct ou tu réfléchis ?
CM - Soyons clair : qu'ils aillent tous se faire voir ailleurs :-) D'une, je n'ai jamais trouvé que les artistes qui servaient une cause politique, quelle qu'elle soit, s'en trouvaient grandis. Servir un idéal, oui, sans aucun doute. Un parti politique, non. Je pourrais servir un idéal par exemple de lutte contre la pollution, mais pas un parti écologiste. De deux, j'ai toujours méprisé la politique car elle ne sert que des intérêts particuliers sous couvert de l'intérêt général. Il suffit de regarder les guignols qui nous gouvernent ou aspirent à le faire depuis des décennies, tous mouvements confondus, pour s'en convaincre. Ensuite, le risque de voir mon propos déformé afin de l'adapter à un discours établi et servir une idéologie qui n'est pas la mienne est trop grand. Alors que ce soit le libéralisme, la droite, la gauche, des groupuscules activistes ou extrémistes, qu'ils passent tous leur chemin. Mes idées et mon art ne sont pas à leur service.
LM - Qu’as-tu ressenti devant le Palais Brongniart durant cette performance/mise en scène ? Est-ce que c’était une étape importante pour ton travail, ou juste une étape et on passe à autre chose ?
CM - Mmmh. Je n'ai pas l'habitude d'exprimer mes émotions. Néanmoins, ce fut un mix d'appréhension et d'excitation. Une dose de stress car la manifestation étant sauvage, sans autorisation, sur une place publique hautement symbolique étant donné les icônes choisies pour illustrer la "Pyramid of Greed" (Kerviel et Madoff), je craignais avant tout et surtout une "expulsion" rapide par les forces de l'ordre qui aurait anéanti nos efforts, surtout au bout de quelques minutes et avant d'avoir achevé la construction. Mon stress est assez visible sur l'une des vidéos, d'ailleurs. Mais n'oublions pas le plaisir d'avoir partagé cette performance avec des amis à qui j'ai longtemps parlé de ce projet et bien sûr d'avoir pu te montrer mon univers artistique en grand format ! J'ai fini par me prendre au jeu de la performance, qui n'est pas ma tasse de thé, car je suis quelqu'un de plutôt discret. Il est sans doute à regretter que je n'ai pas osé faire plus de "marketing / promotion" de cette performance auprès de journalistes par exemple, comme tu l'aurais sans doute souhaité mais la crainte de l'échec (dans le cas d'une interruption policière) a été la plus forte.
Oui, je pense que c'était une étape importante de mon travail car la construction de cette pyramide a été l'aboutissement d'un cheminement de pensée important, me permettant de poser la première pierre d'une oeuvre plus globale. Elle m'a permis par exemple de présenter mes personnages, les frères Greed (qui reviendront plus tard dans d'autres oeuvres). Le fait que la pyramide ait été construite le 25 octobre, dernier jour de la FIAC (qui se déroulait en partie à la pyramide du Louvre) et que deux des portraits soient des dérivés des célèbres collectionneurs d'art que sont Bernard Arnault et François Pinault était également important car au-delà du Finance Art, il m'a permis d'élargir mes aspirations. La pyramide était une étape dans mon cursus créatif et artistique mais pas seulement : c'était un élément fondateur, un jalon, une pierre angulaire. Logique pour une pyramide non ?
LM - Quels sont tes influences artistiques ? Et les autres aussi ...
CM - Elles sont extrêmement variées et pas forcément visibles dans ce que je fais. Chronologiquement, plus jeune, je dirais qu'une poignée d'artistes seulement ont compté pour moi, à savoir les artistes ayant illustré des ouvrages de jeu de rôle de l'univers Heroic Fantasy de Donjons & Dragons ou des romans (Larry elmore, Keith Parkinson, Jeff Easley, Frank Frazetta et Angus McBride sont de vraies références pour moi). Les illustrateurs des pulps, ces magazines populaires américains des années 20 à 50 qui ont un graphisme rétro qui me séduit. Dans les "classiques", Caspar David Friedrich de l'ère Romantique m'a beaucoup influencé. Depuis seulement deux ans, mon esprit s'ouvre à bien plus d'artistes, tant classiques que modernes ou contemporains. J'éduque mon oeil. De Vinci, Le Caravage m'impressionnent (ah le Sfumato et le Clair Obscur !). En fantasy, dernièrement, Donato Giancola m'émerveille littéralement car il apporte la technique des grands maitres à cette peinture, souvent reléguée aux oubliettes. Warhol, Lichtenstein, Klein, Soulages et Rothko m'inspirent. Shepard Fairey / ObeyGiant est un modèle car son message me plait, son graphisme également. Dans le Street Art, Banksy, Space Invader, C215 et JR m'interpellent. Pour l'instant je suis une éponge et je comble des années de manque d'intérêt et d'ouverture d'esprit. Il y a encore du boulot car je reste hermétique en grande partie à l'Art Contemporain, surtout les installations et les performances ou l'art vidéo. Mais bon, il n'y a que les idiots qui ne changent pas d'avis... :-) Et je cherche encore un style qui me soit vraiment personnel.
LM- Tu travailles comment ? Quels sont les différentes étapes par lesquels tu passes pour réaliser une oeuvre ?
CM - Ca va faire cliché mais j'ai un moleskine. à l'origine destiné à me servir de journal de bord en trading, il a finalement évolué en livret d'idées. Quasiment toutes mes oeuvres, ou mes idées sont passées par ce carnet. Des plus farfelues au moins originales. Réalisées ou non. En projet, en gestation... Je suis énormément en observation : la rue, les gens, mon environnement, la presse. INTERNET. Je passe des heures le soir à surfer. Beaucoup d'idées viennent de là. La toile. Quand un projet naît, internet me sert de base de référence : Wikipedia pour certaines infos et concepts, Google Images pour des références visuelles. Ensuite, je passe par Photoshop pour la réalisation ou les maquettes (tests de couleurs etc.). Aucun de mes travaux n'a été attaqué directement (pour les toiles par exemple) sans une réflexion au préalable sur l'ordinateur.
La réalisation se fait beaucoup par tâtonnements. Il y a une grosse part d'imprévu, de hasard et d'improvisation. Je n'ai pas souvent une idée préconçue du résultat escompté. C'est d'ailleurs tant mieux car généralement la déception et la frustration seraient prégnantes. Il est difficile de réaliser précisément ce que l'on a en tête. Sans réel talent artistique, il faut compenser par de l’audace et des idées. Je considère donc que faire connaître son art, le « marketing » sont également importants. J’ai un peu le sentiment qu’être très talentueux c’est formidable mais si l’on ne sait pas se vendre… Des artistes doués il y en a plein les rues et les écoles de beaux-arts. Alors je compense mon manque de talent en communiquant. Et ça ne marche pas si mal, la preuve, nous nous sommes trouvés sur internet ;-)
LM - Une dernière question, juste pour le plaisir ! Serais-tu capable de brûler un billet de 500 comme Gainsbarre ?
CM - Non, au risque d'en décevoir certains, attendant le cliché du financier qui crame l'argent, définitivement non. En tout cas pas du vrai argent. Un billet de Money Art oui, je pourrais le brûler pour le geste et la symbolique que l'on pourrait y apporter (vanité, argent et pouvoir, cupidité, gâchis financier etc.).
Je ne suis pas issu d'un milieu aisé. Mes grands parents étaient ouvriers. Mes parents ont fait partie de la classe dite "moyenne" entre employé et cadre, et m'ont inculqué autant que faire se peut la valeur du travail et de l'argent. à une époque ou 500 euros représente trop souvent près de la moitié d'un salaire pour beaucoup de gens, je trouverais cela choquant. Et puis plutôt que les brûler, je préfère les investir, sur le marché boursier (l'argent peut finir cramé d'une autre façon mais au moins il a sa chance) ou… dans une oeuvre d'art ;-) Même si l'art-investissement s'avère mauvais, au moins je me serai fait plaisir ! Et je vous invite à faire de même ! Il parait qu'il y a un artiste émergent dans le coin qui marie bourse et art ! L'investissement est un art, l'art est un investissement ;-)
LM- Merci beaucoup ...
